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LES
OUBLIÉS DE L'ÎLE SAINT-PAUL
des Crozet et des Kerguelen
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L. HERLEDAN
Pour ne plus oublier Louis Herlédan, le dernier des trois survivants
de l île Saint-Paul en 1930
C'est sans bruit que le dernier des trois
survivants de l'île Saint- Paul nous a quittés. Nous souhaitons
simplement ici rendre un cordial hommage à l'un de nos derniers grands
anciens des TAAF, l'ultime "oublié de l'île Saint-Paul" (pour reprendre
une expression qui a fait fortune); mais ceci sans relancer la polémique
sur ces événements dramatiques qui ont fait couler beaucoup d'encre.
Louis Herlédan, né à Riec-sur-Belon (Finistère),
le 4 juin 1911, et fils de maçon, n'était nullement prédestiné
à être pêcheur : Madame Herlédan allait jusqu'à
dire, devant lui et sans qu'il s'en défende, qu'il était
un "terrien"? Et malgré l'étonnante aventure qu'il a vécue
avec ses compagnons d'infortune, il n'a jamais été un aventurier.
Loin de se laisser tourner la tête par la "célébrité
à sensation" que les journalistes créèrent autour de lui,
il garda ses pieds de "terrien" fermement ancrés au sol et resta jusqu'au
bout d'une belle modestie qui en faisait un homme rare et attachant.
Certes, il était pleinement conscient d'avoir vécu une aventure exceptionnelle, mais il estimait l'avoir vécue malgré lui. Il n'avait que 18 ans lors de son départ pour Saint-Paul, le 6 août 1929, de Brest, et affirmait de lui-même que sa décision de partir n'avait été motivée que par la crise économique du moment, crise majeure restée dans les annales, et qu'alors, dans sa naïveté, il ignorait jusqu'à la localisation de cette île qui allait devenir le cadre de l'aventure de sa vie !
Lors de son départ sur l'Austral, Louis Herlédan était plombier-zingueur à Pont Aven. Nous ne rappellerons pas ici les événements auxquels il survécut ensuite, avec Louise Brunou et Julien Le Huludut. Loin d'avoir gardé mauvais souvenir de île Saint-Paul, il nous a affirmé qu'il aurait été prêt à y repartir ! Mais, après le nouveau drame de la campagne suivante, les campagnes de pêche seront interrompues jusqu'en 1948.
A son retour en France, on lui avait conseillé
de parler le moins possible, pour préserver ses droits d'auteur. Le jeune
homme, encore sous le choc des événements, fut, comme prévu,
assailli par les journalistes auxquels il fallut bien accorder quelques interviews
: les journaux se ruèrent sur son aubaine, chacun l'exploitant en fonction
de ses motivations propres (exploitation politique ou fait divers à sensation),
et la plupart n'hésitant pas à "broder" largement. Louis Herlédan
a toujours déploré ces outrances et inventions journalistiques
concernant les événements de Saint-Paul auxquels il s'était
trouvé mêlé : "Pourquoi en ajouter ?
Comme si la vérité ne suffisait pas !", disait-il, en alternance
avec Madame Herlédan, mais tous deux avec un certain mépris mêlé
de lassitude.
Pourquoi ne tenta-t-il jamais une mise au point publique vis-à-vis de ceux qui se rendaient coupables de telles "affabulations"? Tout simplement parce que son aventure peu banale était largement incommunicable à ces "ignorants de l'île Saint-Paul", ceux qui n'y étaient jamais allés. D'ailleurs, lorsque, chose évidemment plus rare, il était questionné par un vrai "connaisseur" de l'île -- l'un de ceux qu'énerve ou fait sourire la prétendue "malédiction" de la prétendue île de l'épouvante" -- il s'animait et, l'oeil pétillant, répondait avec simplicité à toutes les questions, en rectifiant au passage l'une ou l'autre des élucubrations ayant été imprimées dans journaux, revues ou ouvrages. Qui, d'entre les hivernants des TAAF, n'a connu, à son retour, l'incommunicabilité fondamentale de cette expérience humaine à ceux "qui n'étaient pas passés par là"? Et combien ont aussi été victimes de déformations journalistiques plus ou moins graves ? Ceux-là, du moins, comprendront l'attitude de Louis Herlédan. Et ils pourront mieux imaginer la gentillesse de son accueil et la large et franche poignée de main qui l'accompagnait pour ceux qui, eux-aussi, avaient l'expérience directe de l'île Saint-Paul.
Il fit son service militaire au 5' Régiment de Cuirassiers, à l'Ecole Militaire, à Paris, puis reprit à Pont Aven son métier antérieur de plombier-zingueur. Après son mariage en 1939 avec Melle Renée Cariou, il entra chez Tréfimétaux, au service entretien, puis se consacra à la jonction des câbles, jusqu'à son départ à la retraite, en invalidité, en 1969. Ces activités l'amenèrent à voyager beaucoup à travers la France. Son travail l'appela même en Algérie.
Il était venu se fixer près de Paris, à Saint Maurice, où habitaient déjà son frère René (qui était son aîné de 5 ans) et ses deux soeurs, et y vécut une vingtaine d'années avenue des Acadiens, avant de déménager pour la rue du Maréchal Leclerc. Les deux enfants du couple Herlédan, un garçon et une fille, sont actuellement informaticien chez Tréfimétaux et secrétaire de direction chez Dassault.
Dans sa jeunesse, Louis Herlédan
avait été une "force de la nature" et sa robuste constitution
tant physique que psychologique l'aidèrent bien à surmonter les
épreuves du séjour à Saint-Paul.
Mais quoiqu'il ait bien "récupéré" après son retour,
il eut divers problèmes de santé plus ou moins graves qui non
seulement entraînèrent sa retraite anticipée, mais assombrirent
ses dernières années. Alors qu'il était hospitalisé
à l'Hôpital national de Saint-Maurice, une surveillante apprit
ce qu'il avait vécu à 1"de Saint-Paul et Louis Herlédan
eu l'occasion de faire son ultime récit de son aventure, récit
qui fut publié dans la revue de l'Hôpital sous la plume d'Hervé
Desplanche. C'est peu après une nouvelle opération chirurgicale
que Louis Herlédan devait décéder dans ce même hôpital,
le 10 septembre 1993, à l'âge de 82 ans, après une lutte
étonnante, encore permise par des ressources physiques restées
malgré tout inhabituelles. Depuis le 15 septembre, il a trouvé
le repos au cimetière de Port Louis (Morbihan), dans un caveau de style
Napoléon III qui avait été acquis par son arrière-grand-père.
A notre époque où la "médiatisation" des événements est si facile et si fréquente, un comportement "en retrait" comme celui de Louis Herlédan étonnera plus d'un. En fait, il est caractéristique d'une époque de transition où quelques uns refusaient encore de telles facilités et préféraient trouver la récompense d'un travail bien fait dans le sentiment intime du "devoir accompli" plutôt que dans l'admiration plus ou moins artificielle des foules. En ce qui nous concerne, nous garderons de lui le souvenir d'un homme droit, modeste et courageux que nous avons eu la grande chance de rencontrer. Et nous tenons à adresser à Madame Herlédan et ses enfants un message de sympathie au nom de la communauté Taafienne dont Louis Herlédan restera l'un des pionniers.