Très
Grande Randonnée
La dernière fois que l'Alaska avait les honneurs de cette rubrique,
c'était pour saluer l'édition française des Voyages en
Alaska de John Muir. Les amateurs du "Grand Dehors" y verront une heureuse coïncidence
en faisant ici la connaissance d'Emeric Fisset et en l'accompagnant dans ses
pérégrinations Dans les pas de l'Ours
et Sous l'aile du Grand Corbeau. Un recueil
de photographies, Alaska, visions d'un pèlerin
de la Grande Terre complète l'illustration de cette remarquable odyssée.
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DANS LES
PAS DE L'OURS Une traversée solitaire de l'Alaska sauvage Par Emeric Fisset Editions Transboréal, Meudon - 1996 Format 15,5 x 24 cm- 445 pages dont 24 en couleurs- Broché ISBN 2-9507992-0-5 |
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SOUS L'AILE DU GRAND
CORBEAU De Seattle au détroit de Bering Par Emeric Fisset Editions Flammarion -1996 Format 13,5 x 21 cm - 459 pages Broché - ISBN 2-08-067307-6 |
II est assez inhabituel
de présenter ensemble trois titres d'un nouvel auteur pour qu'on ait
envie d'en savoir plus sur son compte. D'abord, Emeric Fisset est un compatriote
et il écrit en Français sur une région du monde qui est
plutôt l'apanage des Anglo-saxons, c'est assez rare pour être souligné.
Ensuite, il dévoile ça et là dans son texte quelques indications
sur ses antécédents et sa démarche de voyageur : "Escapade
à pied et en stop vers l'Allemagne à dix-sept ans... bénévole,
dam les camps de réfugiés de la frontière cambodgienne...
mission humanitaire en Ouganda. .. sous-lieutenant parachutiste dans la jungle
du Gabon... tour de l'Europe à pied... Balouchistan pakistanais ". II
vient donc en Alaska après une déjà belle trajectoire et
une expérience certaine de la roule. Fascination d'un pays neuf, grandeur
de son projet ou arrivée à maturation, toujours est-il que c'est
sur la "dernière Frontière" qu'Emeric Fissel cède à
l'appel de l'écriture et de l'édition. Si sa vie antérieure
regorge d'autant de matière à récits et c'est probable,
pourvu qu'il ressorte un jour ses anciens carnets de bord. Pour le moment, Emeric
Fisset gagne à sa manière la "grande Terre" qui l'attire : avec
un aller simple pour Vancouver. Il rejoint Anchorage et Fairbanks par la route
et enfin s'envole vers le grand nord, Point Barrow où le dépose
d'un coup d'aile une compagnie aérienne locale. Maintenant, il ne lui
reste plus qu'à descendre jusqu'à ce village appelé Cold
Bay tout au bout de la péninsule d'Alaska. Il lui est impossible d'aller
plus loin à pied à pied, oui car après, ce sont les îles
Aléoutiennes.
Au départ, en plein été arctique, laissant les autochtones
stupéfaits de ses intentions et incrédules quant à ses
chances de succès, Emeric s'enfonce dans les marécages de la toundra
avec les moustiques. Dans cette immensité, ne garde un sens pour lui
que la distance de l'étape du jour ou celle du franchissement d'un fleuve
en nageant derrière le radeau qui porte ses affaires. Hors du temps pressé
de la Fin du XXème siècle, sans montre, il se cale
sur la ronde du soleil. Son rythme devient celui des saisons qui change les
rivières en ponts de glace et qui rend inutiles les skis à la
fonte des neiges. L'hiver sur ses talons, menaçant de le rattraper dans.
une région parmi les plus désertiques, il se risque à bord
d'un canot. Commence alors une navigation inquiétante pour la frêle
embarcation poursuivie par l'embâcle du Yukon. Son monde se fige. Il échappe
de justesse aux mâchoires glacées et passe les mois les plus froids
chez les Indiens athapascans. Partout où il s'arrête et rencontre
ses semblables, Emeric révèle le fond commun d'humanité
sous l'héritage culturel ou le mode de vie adapté aux conditions
d'existence les plus dures. Les journées rallongent, il faut du courage
pour quitter l'hospitalité du village et chausser les skis. Il reprend
la piste dans le blizzard par moins trente. Ayant atteint la base de la péninsule
d'Alaska, il retrouve ses chaussures de marche avant d'infléchir sa route
vers l'ouest. Littéralement "dans les pas de l'ours", le plus gros, le
grizzly, il rallie Cold Bay après dix mois de voyage à la manière
des chercheurs d'or et des coureurs des bois du temps passé.
Le terme d'un voyage aussi intense, fin de l'effort, arrêt devant
une barrière naturelle, expose à un curieux soulagement mêlé
de regret. Sur le rivage de la nier de Bering, l'antidote d'Emeric à
ce classique syndrombles, reconstituer ses réserves, une préparation
et un entraînement qui ne s'improvisent pas. Entracte. Deux années
plus tard, en 1994, le nouveau plan d'Emeric Fisset est bouclé avec le
même sens esthétique et la même élégance que
pour sa première traversée de l'Alaska. L'hommage aux traditions
des contrées où il se rend lui dicte les moyens à emprunter.
En conséquence de quoi, il s'engage encore dans une escapade -comme il
disait de son premier voyage à dix-sept ans- extraordinaire et à
peine croyable.
C'est l'hiver. Seattle. Vancouver. Emeric apprend les rudiments de la
pagaie et du kayak. Il prévoit de rejoindre Anchorage. Il met à
son menu et en solitaire l'intégrale de la façade pacifique du
(canada suivie du golfe d'Alaska que peu de pagayeurs chevronnés ont
à leur palmarès. Alors, un "débutant"... dans les courants
de marée furieux, dans les déferlantes déchaînées,
cela paraît insensé. Ceci dit, rien que pour le paysage de Lituya
Bay, la baie des Français où Lapérouse perdit l'équipage
d'une chaloupe dans des tourbillons indomptables, le jeu en vaut la chandelle.
Au travers de quelles difficultés passe Emeric Fisset, chavirages, animaux
sauvages, lui seul a gagné le droit de le raconter. Anchorage serait
une récompense suprême pour n'importe quel kayakiste. Emeric n'est
pas n'importe qui. Il remonte à pied jusqu'aux premières neiges
et sur le détroit de Bering où il sait pouvoir trouver un attelage
de chiens et se familiariser avec son maniement. Un raid hivernal digne des
meilleurs conducteurs de traîneaux l'attend pour rejoindre Shishmaref
oïl le détroit se resserre. Il doit y guetter le moment de tenter
le passage quand le jour reprend l'avantage sur la nuit et la banquise résiste
encore à la respiration de l'océan. Jusqu'où s'étendra
pour lui "l'aile du Grand Corbeau" ?
Emeric Fisset offre au lecteur qui le suit dans sa quête d'une saison
à l'autre au devant d'une nature rude et grandiose l'occasion rare de
traverser l'Alaska et ses somptueux décors dans des conditions proches
de celles des découvreurs. Il émaille son itinéraire d'anecdotes
et d'informations sur la faune, la flore, les milieux rencontrés et leur
histoire avec une simplicité sans rapport avec son engagement total et
parfois sa propre souffrance.
Michel Janssens