Plus sérieusement, pour ceux qui l’ignoreraient
encore, l’AMAPOF est née en 1976 d’un élan de solidarité
dont il me plait à rappeler les circonstances. À cette époque
Gilbert Bon Mardion, ancien ionosphériste à Port
aux Français, résidant à Grenoble, apprend qu’un
des pionniers des TAAF Jean Jallut, qui avait participé
à la 3éme expédition à KER 1953, a été
trouvé mort de misère, seul et désespéré,
dans un parc public de la ville. À l’appel du Bon Gilbert, les
membres de sa mission (15éme KER 1965) avec lesquels il était
resté en relation se mobilisèrent pour offrir à cet
infortuné camarade des obsèques et une sépulture
décentes, et veillèrent sur son fils, qu’il avait perdu
de vue dans sa détresse. C’est
pour venir en aide aux anciens membres des missions TAAF dans le besoin,
en s’appuyant sur une communauté plus large et plus facile à
contacter que le concept de l’AMAPOF a pris corps. Dans l’esprit de ses
promoteurs, parmi lesquels, à côté de Gilbert Bon
Mardion, on trouve Jean Volot, Bernard Duboys de Lavigerie, Pierre
Décréau, Benoît Tollu, André Gérard…
et bien d’autres, le but était de créer le lien de solidarité
qui figure à l’article 2 de nos statuts. Sous
l’impulsion de B D L,( je ne cite que ses initiales pour ménager
la modestie, de notre Président Fondateur) l’AMAPOF est
vite devenue grâce au contenu de « la LETTRE »,( seul
média indépendant des TAAF), une association active diffusant
des informations à l’usage de ceux qui ont participé à
la construction du Territoire avec ses succès et ses échecs,
y ont laissé un peu d’eux-mêmes pour s’approprier ces terres
hostiles qui sont ainsi devenues nôtres. Ils sont capables de comprendre
les difficultés et les contraintes du climat, de l’éloignement,
de l’isolement et du confinement qui caractérisent ce Territoire
vraiment pas comme les autres. Parce qu’ayant une expérience du
terrain et de son environnement, ils ont aussi très certainement
des idées pour son développement et son avenir.
Je leur donne rendez-vous en 2001 pour célébrer
avec éclat le 25éme anniversaire de la création de
l’AMAPOF. À regarder un peu plus avant
dans l’Histoire, nous apprenons qu’au XVIe siècle, le 18 Mars
1522 exactement, les compagnons de Magellan, rentrant de leur voyage
de circumnavigation durant lequel avait péri leur Capitaine,
passèrent sans la nommer en vue d’une île élevée
inconnue dont ils relevèrent les coordonnées. À
partir de 1559 Saint Paul est mentionné sur certaines cartes.
Au XVIIe siècle des navigateurs Hollandais se rendant à
Java, passant dans les parages la nommèrent les premiers «
Nelle Amsterdam » du nom de leur navire, et signalèrent
St Paul.
Pendant la majeure partie du XVIIIe siècle, tout
ce qui s’étend au-delà du 40e parallèle sud était
inconnu. En raison d’une théorie erronée, répandue
au sein des sociétés savantes de l’époque, on supposait
qu’il existait un immense continent qui restait à découvrir,
car sa présence était nécessaire pour faire contrepoids
à la masse du continent Euro-Indo-Asiatique afin de maintenir
l’équilibre du globe terrestre. Comme tous les grands navigateurs
de ce temps, parmi lesquels les Français Bougainville, Lozier-Bouvet,
Marion-Dufresne, (qui découvrit en 1772 les îles froides
dénommées plus tard Archipel des Crozet,) … le jeune lieutenant
de vaisseau Yves Joseph de Kerguelen Trémarec rêvait lui
aussi de découvrir cette Terra Australis Incognita objet de toutes
les convoitises et donner de nouveaux territoires à la France
qui venait de perdre ceux des Indes, du Bénin et du Canada lors
de la signature du traité de Paris. Aussi lorsque le 13 Février
1772 il fut en vue d’une terre inconnue et sachant Marion Dufresne dans
les parages, il eut hâte de faire demi-tour pour annoncer au roi,
avant tout autre, qu’il avait décroché la timbale.
James Cook, en 1776, informé de la découverte
de notre Chevalier accourut aussitôt. Il fit le tour de l’île,
hésita entre le nom de Kerguelen et celui de Désolation
pour la nommer. Il constata l’inexistence de la Terra Australis Incognita,
ce qui ne fit pas pour autant basculer le globe.
Force est de constater avec notre ami Mourgues que, comme
les morues et les mérous ou les lions et les éléphants,
la Terra Australis Incognita était, elle aussi, fausse, ou de
mer, ce qui la rendait de toute façon inconsistante. Yves de
Kerguelen fut sévèrement puni pour les désillusions
provoquées par son enthousiasme et sa foi. Il eut cependant la
satisfaction de finir honorablement sa vie en uniforme de contre-amiral.
Les Iles australes tombèrent momentanément
dans l’oubli.
Au début du XIXe siècle, la demande croissante
d’huile pour satisfaire les besoins de l’ère industrielle naissante,
provoqua la ruée de chasseurs américains, anglais, norvégiens...
vers les îles australes. Ils massacrèrent sans discernement
les troupeaux de phoques et d’otaries pour en extraire la graisse et
prélever les peaux. Leurs activités barbares se terminèrent
en raison de l’épuisement de la faune et de l’avènement
des huiles minérales sur le marché industriel.
Que reste-t- il de cet épisode sauvage et parfois
tragique qui a frisé la catastrophe écologique ? :
Des épaves et des débris de navires encore
visibles au fond des baies, des ruines de campements souvent signalées
par d’énormes marmites de fonte dans lesquelles les phoquiers
faisaient fondre la graisse des éléphants de mer en faisant
brûler des manchots décapités à la faux par
centaines de milliers pour servir de combustible. Ces sites sont aujourd’hui
l’objet de la sollicitude des archéologues de la mission du patrimoine
qui essaient de les faire « parler ». Trop rares sont, en
effet, les témoignages écrits de cette époque fascinante
qui nous sont parvenus, comme le récit de John Nunn. Enfin il
nous reste quelques tombes émouvantes, devant lesquelles on se
sent envahi de compassion pour ceux qui, venus ici chercher la fortune
ou simplement les moyens de faire vivre leur famille, et y ont trouvé
la souffrance le désespoir et la mort dans le dénuement
et la plus grande des solitudes. Le vent, la pluie et la neige s’efforcent
opiniâtrement de les effacer comme pour nous faire oublier ces
tragédies.
Pendant ce temps, en 1839/40, à quelques milliers
de kilomètres au Sud-Est, Dumont d’Urville découvrait
la Terre Adélie, dernière des Terres qui constitueront
les TAAF.
Pendant la seconde partie du XIXe siècle les activités
dans les îles australes changent progressivement de style. De
modestes et brèves tentatives de mise en valeur se soldèrent
par des échecs. En 1871 à la Nelle Amsterdam par exemple
Heurtin et sa famille, rongés par l’angoisse de la solitude,
abandonnèrent précipitamment leur troupeau de vaches qui
résisteront mieux à l’ennui que leurs propriétaires.
Les dommages écologiques causés par ce troupeau seront
heureusement limités. Les biotopes spécifiques à
l’île, dont les bois de filicas,, et les myriades d’oiseaux survécurent
dans les tranchées volcaniques et sur les parois des falaises
abruptes inaccessibles aux bovidés. Un programme de réhabilitation
de l’île, entrepris depuis quelques années, se poursuit
lentement.
En 1874 l’intérêt des îles australes,
rares terres émergées de l’Océan Indien, se révéla
aux astronomes comme étant les seuls lieux d’observation possible
du passage de Vénus devant le disque solaire. Avec eux des naturalistes
et des géologues visitèrent les îles, effectuèrent
une moisson d’observations, prélevèrent une quantité
d’échantillons biologiques et minéraux qui furent déposés
dans les principaux muséums d’histoire naturelle d’Europe. En
même temps que les « savants » inauguraient la vocation
scientifique de ces territoires, les politiques commençaient
à en percevoir l’intérêt géopolitique. Entre
1850 et 1901 on dénombre plus de 25 bâtiments, dont certains
firent naufrage, naviguant dans le sud de l’Océan Indien. Les
mers du sud devinrent le dernier Océan à la mode où
l’on se devait de croiser. Aux Kerguelen, le Comandant du Volage, qui
fait partie de l’armada scientifique du passage de Vénus, a la
malencontreuse idée de lâcher des lapins. Ils changeront
en quelques années l’équilibre écologique de la
Grande-Terre. Certaines espèces végétales originales,
comme le chou de Kerguelen, en disparaîtront complètement.
Elles seront heureusement hors d’atteinte sur quelques petites îles
de l’archipel.
Dès les premières années du XXe siècle,
J B Charcot à bord du Pourquoi pas ? explora les côtes
Antarctiques sur les traces de Dumont d’Urville. Ces campagnes conforteront
la position de la France pour faire reconnaître sa souveraineté
sur la Terre Adélie. De 1893 à 1933, les frères
Bossière tentèrent la mise en valeur industrielle des
îles australes avec des moyens jusque-là inusités
pour le territoire. Ils créèrent des sociétés,
construisirent une usine pour le traitement des baleines et des éléphants
de mer et une ferme d’élevage de moutons à Kerguelen,
ainsi qu’une conserverie de langoustes à Saint Paul. Des navires-usines
franco-norvégiens traquèrent la baleine et pratiquèrent
la pêche hauturière.
Le projet des frères Bossière ne tint pas
ses promesses, il se solda par un fiasco. L’éloignement, l’isolement,
le confinement, l’inconfort, l’insécurité, générés
par l’absence de liaisons maritimes régulières, le tout
aggravé par le climat hostile, ne sont favorables ni au développement
économique ni à l’équilibre psychologique des colons,
indispensables à la réussite de toute entreprise humaine.
Là encore, il nous reste des ruines témoins d’une grande
ambition (Port Jeanne d’Arc), des récits de drames et de misère
dont les « oubliés de Saint Paul » et toujours des
cimetières (Port Couvreux, Port Jeanne d’Arc et Saint Paul) qui
témoignent des mêmes souffrances, des mêmes angoisses
et de la mort qui pour la première fois frappa de jeunes enfants.
Les îles australes retrouvèrent leur solitude
naturelle pour un temps.
Au cours de la deuxième guerre mondiale l’intérêt
stratégique et géopolitique s’affirma par la présence
de pirates allemands qui venaient s’approvisionner en eau et s’abriter
dans les baies de la côte Est de Kerguelen. Déguisés
en navires de commerce, ils coulèrent les convois marchands alliés
qui circulaient entre l’Afrique du Sud et l’Australie. L’Amirauté
britannique fit mouiller des mines, réputées aujourd’hui
inactives, dans les passes de la baie du Morbihan.
.
En 1950 le Professeur anglais Berkner a l’idée
d’organiser une année géophysique internationale (AGI)
pour faire suite aux années polaires interrompues par la guerre.
Aux termes d’un accord international toutes les nations exécuteront
de 1956 à 1958 un programme commun d’observations des phénomènes
géophysiques sur la planète entière. Il sera prolongé
dans un premier temps pour devenir ensuite permanent.
Dès 1947 les différends sur les revendications
territoriales des nations ayant des prétentions territoriales
sur l’Antarctide provoquent de nombreuses réunions qui n’aboutiront
qu’en 1959 à la signature du traité de l’Antarctique.
Afin de renforcer sa position le gouvernement français encourage
des expéditions conduites par Martin de Viviés à
la Nelle Amsterdam en 1949, par André Frank Liotard en Terre
adélie en1949-50, et par Pierre Sicaud à Kerguelen en
1950. Ils implanteront les premières structures des établissements
permanents que nous connaissons. En 1955 une loi organique crée
un nouveau Territoire qui rassemble sous le vocable de Terres Australes
et Antarctiques Françaises (TAAF) l’ensemble des Iles Australes
Françaises et la Terre Adélie.
La recherche a été l’activité dominante
dans le Territoire au cours de la deuxième partie du XXe siècle.
Le véritable départ d’une activité scientifique
permanente a été donné par l’AGI avec la caution
de l’Académie des sciences, le soutien financier du CNRS, et
celui sans réserve des TAAF. Le soutien logistique des Expéditions
Polaires Françaises pour la Terre Adélie, et celui du
Comité d’Action Scientifique de la Défense Nationale pour
Kerguelen, ont été les facteurs déterminants de
la réussite de cette lourde et difficile entreprise.
Je ne vous raconterai pas la suite de cette longue et
passionnante histoire puisque vous la connaissez mieux que moi, pour
l’avoir vécue par votre présence sur le terrain, par les
fonctions que vous y avez exercées et les événements
dont vous avez été les témoins.
On peut s’interroger aujourd’hui à la lumière
de l’Histoire sur la nature et l’intérêt de ces terres
qui ont généré tant de convoitises, d’ambitions,
de désillusions et malheureusement de drames.
Notre voyage à travers le temps nous a montré
que la Terra Australis était un faux continent comme y sont fausses
les morues indigènes, et que seulement quatre ou cinq groupes
d’îles dont trois font partie des TAAF occupaient sa place. Leur
importance géopolitique et stratégique ne fait pas de
doute. Rares points utilisables dans l’immensité désertique
de l’Océan Indien pour faire des observations météorologiques,
des mesures de positionnement et de recueil de données de satellites,
leur utilité est indiscutable. La situation géomagnétique
de Terre Adélie à proximité du pôle magnétique
sud et de Kerguelen sous la zone aurorale est unique pour l’étude
des interactions entre les phénomènes solaires et terrestres.
Les données des laboratoires qui y sont installés depuis
un demi-siècle ont valeur de référence internationale.
Les forages dans la glace de Terre Adélie apportent des données
paléoclimatiques spectaculaires et inestimables pour la compréhension
de l’évolution des climats. Ces îles et le Continent Antarctique
isolés pendant des millénaires sont devenus pour les sciences
de la vie, de rares sanctuaires où la faune et la flore terrestre
et océanique ont évolué à l’abri des bouleversements
provoqués par l’intervention de l’homme. À cet égard
l’archipel des Crozet et la Terre Adélie plus épargnés
que les autres districts devraient faire l’objet de protection particulière.
Le Territoire offre aussi des terrains de simulation unique pour tester
le comportement humain dans des environnements extrêmes pour la
préparation des vols spatiaux vers Mars ou l’implantation de
stations habitées sur la Lune. La station Franco-Italienne Concordia
pourrait en être le prototype.
La liste de tous les programmes de recherche qui font
la richesse de ces territoires et leur justification pour le développement
de la connaissance pourrait devenir fastidieuse tant ils sont nombreux.
Les tentatives de mise en valeur économique rencontrées
au cours de ce bref rappel historique se sont toutes soldées
par des échecs financiers pour leurs promoteurs, par des drames,
des souffrances et des tragédies pour la plupart des acteurs
sur le terrain et des dommages quelquefois à la limite de l’irréversible
pour l’écologie des espèces.
Seule l’exploitation contrôlée de la pêche
par une entreprise réunionnaise de la taille de la SAPMER semble
donner des résultats satisfaisants.
L’arrivée récente, dans la zone d’exploitation
exclusive de pêche du Territoire, de navires pirates vétustes
et délabrés, armés d’équipages vivant dans
des conditions de précarité à la limite de la sécurité
et écumant les fonds marins jusqu’à épuisement,
nous rappelle des pratiques et des dangers que le Territoire a connus,
il y a deux siècles avec la ruée des chasseurs de phoques.
L’intervention des commandos de la marine nationale sur les lieux de
pêche devrait y mettre fin.
Alors à l’aube du troisième millénaire
quelles perspectives imaginons nous pour ce Territoire qui ne nous laisse
pas indifférents ?
Le sous-sol du plateau continental semble receler des
gisements d’hydrocarbures dont l’exploitation dans des conditions climatiques
sévères et d’éloignement nécessite réflexion.
Le tourisme certainement oui, s’il est bien encadré
et limité en nombre, si les équipements d’accueil, d’hébergement
de transport et de sécurité le permettent. Le Territoire
ne manque pas d’atouts :paysages parfois sublimes, sensations fortes
assurées, faune et flore spécifiques qui devront être
protégées dans l’enceinte de parcs nationaux strictement
réglementés.
La recherche scientifique si utile soit elle ne suffit
pas à créer un l’équilibre social propice au développement
et à fixer temporairement une population normale. Une activité
complémentaire de service axée par exemple sur le transport
aérien ou maritime pour servir de relais entre Kerguelen, les
bases antarctiques qui en éprouvent la nécessité
et les réseaux des compagnies aériennes desservant l’Afrique
du Sud, la Réunion ou l’Australie serait peut-être un élément
catalyseur pour assurer à fois la sécurité des
résidents et des touristes et créer quelques activités
de sous-traitance. Kerguelen pourrait jouer son rôle de plate-forme
de transit entre les bases antarctiques, subantarctiques et le monde.
Mais peut-être êtes vous convaincus, non sans
raisons, que les TAAF doivent rester un Territoire fermé à
toute activité non scientifique pour protéger ces sanctuaires
vierges qui ont évolué à l’abri des perturbations
générées par l’activité des hommes et font
partie de leur patrimoine.
Qu’en pensez vous ?
René Bost
Président de l’AMAPOF
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